Ça ne prévient pas quand ça arrive
Ça vient de loin
Ça c'est promené de rive en rive
La gueule en coin
Et puis un matin, au réveil
C'est presque rien
Mais c'est là, ça vous ensommeille
Au creux des reins
Le mal de vivre
Le mal de vivre
Qu'il faut bien vivre
Vaille que vivre
On peut le mettre en bandoulière
Ou comme un bijou à la main
Comme une fleur en boutonnière
Ou juste à la pointe du sein
C'est pas forcément la misère
C'est pas Valmy, c'est pas Verdun
Mais c'est des larmes aux paupières
Au jour qui meurt, au jour qui vient
Le mal de vivre
Le mal de vivre
Qu'il faut bien vivre
Vaille que vivre
Qu'on soit de Rome ou d'Amérique
Qu'on soit de Londres ou de Pékin
Qu'on soit d'Egypte ou bien d'Afrique
Ou de la porte Saint-Martin
On fait tous la même prière
On fait tous le même chemin
Qu'il est long lorsqu'il faut le faire
Avec son mal au creux des reins
Ils ont beau vouloir nous comprendre
Ceux qui nous viennent les mains nues
Nous ne voulons plus les entendre
On ne peut pas, on n'en peut plus
Et tous seuls dans le silence
D'une nuit qui n'en finit plus
Voilà que soudain on y pense
A ceux qui n'en sont pas revenus
Du mal de vivre
Leur mal de vivre
Qu'ils devaient vivre
Vaille que vivre
Et sans prévenir, ça arrive
Ça vient de loin
Ça c'est promené de rive en rive
Le rire en coin
Et puis un matin, au réveil
C'est presque rien
Mais c'est là, ça vous émerveille
Au creux des reins
La joie de vivre
La joie de vivre
Oh, viens la vivre
Ta joie de vivre
Barbara..
10 janvier 2010 dans Culture Generale, Réflexion | Lien permanent | Commentaires (1)
En ce moment, la période est très étrange.. Beaucoup de travail qui me prend un temps exceptionnel, insolite mélancolie que je gère par des réflexes du quotidien, une sorte de désintérêt pour les choses qui d'ordinaire me passionnent ou me révoltent.. etc..
Alors le soir venant, retrouvant ma chambre d'hôtel après des journées de résidence en vue de préparer un spectacle ou bien en tournée, je relis de vieux ouvrages choisis au hasard dans ma bibliothèque et jetés négligemment dans mon sac de voyage..
Donc, je relis.. Je relis tous des livres qui prennent parfois une saveur inattendue par le prisme de l'humeur du moment, à un point d'être touché différemment par tel ou tel texte..
Et ce soir, ce sont Les Gommes qui me mettent visière du monde..
Dans la pénombre de la salle de café, le patron dispose les tables et les chaises, les cendriers, les siphons d'eau gazeuse; il est six heures du matin.
Il n'a pas besoin de voir clair, il ne sait même pas ce qu'il fait. Il dort encore. De très anciennes lois règlent le détail de ses gestes, sauvés pour une fois du flottement des intentions humaines; chaque seconde marque un pur mouvement : un pas de côté, la chaise à trente centimètres, trois coups de torchons, demi-tour à droite, deux pas en avant, chaque seconde marque, parfaite, égale, sans bavure. Trente et un. Trente-deux. Trente-trois. Trente-quatre. Trente-cinq. Trente-six. Trente-sept. Chaque seconde a sa place exacte.
Bientôt malheureusement le temps ne sera plus le maître. Enveloppés de leur cerne d'erreur et de doute, les événements de cette journée, si minimes qu'ils puissent être, vont dans quelques instants commencer leur besogne, entamer progressivement l'ordonnance idéale, introduire ça et là, sournoisement, une inversion, un décalage, une confusion, une courbure, pour accomplir peu à peu leur oeuvre : un jour, au début de l'hiver, sans plan, sans direction, incompréhensible et monstrueux.
Mais il est encore trop tôt, la porte de la rue vient à peine d'être déverrouillée, l'unique personnage présent en scène n'a pas encore recouvré son existence propre. Il est l'heure où les douze chaises descendent doucement des tables de faux marbre où elles viennent de passer la nuit. Rien de plus. Un bras machinal remet en place le décor.
Quand tout est prêt, la lumière s'allume...
L'auteur, Alain Robbe-Grillet, était l'un des leaders d'un mouvement littéraire des années 50 que l'on a appellé Le "Nouveau Roman".. Un modérnisme saisissant dans un livre écrit il y a plus de cinquante ans qui me laisse à penser qu'en définitive, je n'aurai jamais d'une vie pour tenter de comprendre, comprendre dans le sens le plus large du mot..
Alain Robbe-Grillet est mort en 2008 sans avoir vraiment obtenu sa place dans la postéritéé.. à cela aussi, on peut réfléchir..
Alors, moi le blogueur infidèle et traitre à mes lecteurs, je sors de ma tanière que j'espère toujours et encore éphémère pour vous conseiller cet ouvrage intemporel..
Je vous embrasse..
r.
23 septembre 2009 dans Culture Generale, Livres, Réflexion | Lien permanent | Commentaires (1)
Encore un personnage auquel je voue un culte sans aucune limite possible.. Le grand et gros, célèbre, iconoclaste, érudit, encyclopédique, et tellement nécéssaire.. Achille Talon.
Les aventures sémantiques de ce merveilleux journaliste pretentieux entouré de personnages surréalistes que sont le rapeux Hilarion Léfuneste ou bien meme les membres de sa famille (son père Dieudonné Talon est un amateur inveteré de bière) sont délicieuses à quasiment tous les points de vues: grammatical, linguistique, humoristique, graphique, ect..
En résumé, un esprit fin dans un corps gras.. :-)
Et quel héros de bande-dessinée peut se vanter, à part Tintin bien sur, de séduire différentes générations de lecteurs et d'avoir sa place régulière (souvent par planches entières!!) dans les manuels scolaires??
Mmmhhhh???
Alors, qu'est-ce qu'on dit??
:-)
RL.
17 avril 2009 dans Culture Generale, Divers, Livres | Lien permanent | Commentaires (0)
J'ai toujours voué un culte infini à ce personnage drôle, lunaire et carrément romantique qu'est Gaston Lagaffe.. :-)
La bande déssinée, malgré ce que peuvent en dire les pontes d"une éducation stricte et "équilibrée", est une des choses que je trouve parfaitement sanes et profondément nécessaires à l'épanouissement d'un enfant, voire peut-etre meme d'un adulte et je ne me lasserai jamais de défendre et d'encourager tous les iconoclastes personnages que sont Gaston, Achille Talon, l'agent 212, les héros des Tuniques Bleues, etc.. En bon tintinophile pratiquant que je suis.. :-)
J'écrirai davantage sur ce sujet dans les mois à venir..
31 mars 2009 dans Culture Generale, Divers, Livres | Lien permanent | Commentaires (0)
En faisant un peu de rangement, j'ai trouvé pa mal de choses ecrites il y a quelques années.. Années de lycée, d'etudes diverse ou curiosité personnelle.. Et j'ai retrouvé ceci, qui me paraît etre d'une actualité saisissante compte tenu de mon moral et de ma psychologie actuelles..
Je l'ai donc recopié, fait une petite mise en page avec Word, et je vous le propose..
Voila..
"L'Ironie" de Vladimir Jankélévitch.
Plan:
Introduction : courte biographie de l'auteur
I. Le mouvement de conscience ironique
1. L'ironie sur les choses
2. L'ironie sur soi : "économie"
3. L'ironie sur soi : l'art d'effleurer
II. La pseudologie ironique ; et de la feinte
1. Variétés du secret et de l'allégorie
2. Du renversement ironique
3. De la litote
4. Cynisme
5. Conformisme ironique
III. Des pièges de l'ironie
1. Confusion
2. Vertige et ennui
3. Probabilisme
4. L'ironie humoresque
5. Jeux de l'amour et de l'humour
Conclusion : synthèse
Citations et références: Vladimir Jankélévitch, L'ironie, 1964, Collection Champs, éditions
Flammarion.
Introduction: courte biographie de l'auteur.
Vladimir Jankélévitch est né à Bourges en 1903. Son père était le traducteur en français de Hegel et Freud, avec lequel il entretenait une correspondance. Rien de trop étonnant alors que Vladimir poursuive des études de philosophie après le lycée, intégrant l'Ecole Normale Supérieure en 1922. Il est reçu premier à l'agrégation de philosophie en 1927, année où il quitte Paris pour Prague, où il est professeur à l'institut français.
Il revient en France en 1933 et enseigne dans plusieurs lycées puis facultés.
En 1939, il est mobilisé, puis blessé en 1940. Mais il n'est pas français d'origine, ce qui lui vaut d'être révoqué par le gouvernement de Vichy. Il s'engage alors dans la Résistance tout en menant des activités philosophiques, enseignant dans des cafés. Cette période marque un tournant dans sa vie : il est écarté pour un temps de l'enseignement, et nourrit un fort ressentiment contre les nazis, allant jusqu'à répudier toute la culture allemande et oublier la langue allemande. Ceci lui vaut d'être peu à peu exclu du monde littéraire.
Il se marie en 1947 puis est titulaire de la chaire de philosophie morale à la Sorbonne de 1951 à 1978. Il continue pendant ce temps à se consacrer à son autre passion : la musique, et garde toujours une attitude engagée, se plaçant du côté des étudiants en Mai 68 par exemple.
En 1985, la maladie l'emporte alors qu'il est âgé de 82 ans.
I. Le mouvement de conscience ironique.
Le grand représentant de l'ironie dans la philosophie est Socrate. Pressant ses concitoyens de questions, (ironie vient du grec eirônia, interrogation), il "représentait une espèce de remords vivant continuel pour la cité, marquant la fin de l'inconscience.", délivrant cette cité de ses "terreurs" ou la privant de ses "croyances".
En effet, le principe de l'ironie est de gêner pour mieux faire comprendre, d'engourdit pour mieux dégourdir, par l'intermédiaire de " l'aporie, qui est le trouble systématique engendré par l'ironie. " Ce mouvement de renversement représente une mobilité, et Socrate une alerte pour les choses trop immobiles...
Mais l'ironie peut mal tourner: elle "joue avec le danger", et Socrate en est mort.
Mais il existe différentes ironies: celle de Socrate, qui est une contestation de l'utilité et de la certitude d'une science de la nature, et celle des Romantiques, qui conteste l'existence même de la nature, qui humorise sur sa totalité et non sur ses aspects.
1. L'ironie sur les choses
L'ironie morcèle son objet : elle dissocie le tout et le quelque chose, elle sépare la chose en trois aspects: la distance, la durée et la coexistence. Elle la définit par sa position dans l'espace et le temps et par ce qui l'entoure, mais pas par elle-même, ni par sa totalité.
Le sérieux, qui ne remet rien en question, hormis d'être un des aspects de la vie, est la toile de fond sur laquelle l'ironie est mise en relief. Dans l'évolution d'une conscience, le sérieux précède toujours l'ironie: on voit son passé avec ironie. Mais le sérieux de la conscience la rend vulnérable à l'ironie des autres, lui donne des points d'ancrage. Mais pour exercer l'ironie sur soi-même, il faut être assez aguerri à cause de la duplicité du procédé, où le sujet est également l'objet..
2. L'ironie sur soi : " économie "
Les origines sont bien souvent peu glorieuses, ironiques, ce qui suffit à détruire toute volonté de sérieux. En effet, après un examen attentif, on peut voir que les raisons de la plupart de nos agissements peuvent se résumer à la physiologie, la biologie et la sociologie. Même le philosophe est à la merci d'une rage de dents: "Logique des sentiments, logique sociale, logique des nerfs et du foie, tout collabore à m'humilier". Au point que l'on
s'interroge sur la possibilité d'être sincère... Mais l'ironie est aussi lucidité : c'est savoir ce qui est et savoir que ça finira, comme avec l'amour par exemple : " Nous savons bien comment tout cela finira, et le jour même où le sentiment se déclare, nous prenons nos dispositions pour n'être pas surpris par son déclin ". Ainsi, en nous évitant cette "surprise", cette désillusion, l'ironie est une forme d'économie, voire même une forme de sagesse, qui nous garde de vivre nos passions trop violemment.
3. L'ironie sur soi : art d'effleurer
L'ironiste, en plus d'être un économiste, est aussi un diplomate ; il ne veut rien défavoriser, aucun point de vue, aucun instant: c'est la justice de coexistence et la justice de succession. Ne se consacrant à aucun point de vue ou aucun instant particulier, l'ironiste n'a pas d'obsession: chaque chose est essayée, et il n'a pas le temps de s'attarder sur une seule d'entre elles. Sans obsession, l'ironiste est plus fort, il montre le contraire de la
vulnérabilité, et puisqu'il ne se focalise pas sur un sentiment, il n'est pas hypersensible, il évite l'hyperesthésie. Par ailleurs, "l'ironie nous donne le moyen de n'être jamais désenchantés, pour la bonne raison qu'elle se refuse à l'enchantement", elle devance toujours le désespoir. Ces deux éléments montrent que l'ironiste, ne faisant rien en profondeur, de toute son âme, cultive "l'art d'effleurer". Il butine, n'a pas de passion fixe, essaie tout: on peut lui attribuer l'expression de Pascal: "Peu de tout et non pas tout d'une seule chose". Jamais spécialiste, l'ironiste est un amateur, mais un "amateur raffiné", dont la souplesse d'esprit le pousse toujours en avant, toujours au-delà vers de nouvelles choses. L'ironie prend ici des traits de liberté..
L'ironiste, morcelant l'identité des objets, s'en délivre, puis, grâce à l'art d'effleurer qu'est l'ironie, se
délivre de lui-même, de son orgueil, de ses passions.
II. La pseudologie ironique ; et de la feinte
1. Variétés du secret et de l'allégorie
On peut mettre l'ironie sur le même plan que le logos, pensée exprimée et exprimable, car l'ironie a toujours un objet, et "suppose un interlocuteur actuel ou virtuel dont elle se cache à moitié". Mais cette pensée exprimée et exprimable a un caractère propre: c'est une allégorie, c'est à dire que l'ironie pense une chose mais en dit une autre. Plus précisément, c'est une pseudogoria, la chose dite, plus que d'être autre à celle qui est pensée, est
fausse. En effet, l'Expression en son entier est allégorique, car on ne peut jamais exprimer exactement ce qui est dans nos pensées, le langage, les moyens d'Expression ne contenant pas assez de nuances. Mais cet acte d'expression reste cependant nécessaire, bien qu'impossible: c'est un impossible-nécessaire. C'est pourquoi nous apprenons à lire entre les lignes, et les allusions n'ont pas forcément besoin d'être longues pour être
compréhensibles. La poésie, ainsi que la philosophie, utilisent cette faculté à lire entre les lignes.
L'homme utilise ainsi le symbolisme, l'implicite, se cache derrière des mots qui ne signifient pas ce qu'ils disent, manie le secret. Si la révélation d'un secret paraît si scandaleuse, si sacrilège, c'est parce que par ce dévoilement, la confiance qui a lié les détenteurs du secret est trahie, et le profane a accès aux terres de l'initié.
Or, la vérité a un aspect progressif: on ne dévoile pas tout en même temps, comme le dit le dicton, "chaque chose en son temps". Le secret doit être confié et non pas révélé. Tout savoir d'un seul coup n'est pas bon. Ainsi l'ironie, par ses voies détournées, est bénéfique: "Pour ne pas mourir de sincérité, nous consentons à être obliques et retors."
Par ailleurs, l'apparence, art de n'être jamais réellement ce que l'on semble être, par cette équivoque, cette duplicité, inspire une méfiance qui est base de toute ironie.
2. Du renversement ironique.
L'ironie est un jeu, dans le sens où le jeu s'oppose à l'art dans ce qu'il défait ce qu'il a précédemment fait. La production de l'ironie, l'apagogie, c'est l'aporie, la gêne qu'elle entraîne. Mais cette gêne disparaît par la suite pour devenir bénéfique, c'est l'épagogie. Comparaison avec Pénélope et sa tapisserie: la femme d'Ulysse défait le soir ce qu'elle a tissé la journée. La différence avec le jeu, c'est que l'ironie laisse l'ironisé faire son
épagogie, ce n'est pas elle qui défait directement ce qu'elle a fait.
L'ironie retourne ce qu'elle veut dire, dit un autre pour dire le même, c'est une allégorie, comme on l'a vu, mais une allégorie tautologique. Mais cette manœuvre, qui peut paraître vaine : pourquoi prendre des chemins détournés pour arriver au même ?, cette manœuvre s'avère être en fait un progrès. En effet, "l'ironie, parce qu'elle démolit sans reconstruire explicitement, nous reporte toujours plus outre: elle reconduit l'esprit vers une
intériorité plus exigeante et plus essentielle." Faisant appel à l'intelligence de l'ironisé, l'ironie le pousse au-delà.
C'est bien cet aspect qui différencie l'ironie du mensonge: ce dernier, également renversement, feinte, pseudologie, dit faux tout comme l'ironie. Mais le mensonge est égoïste, il cherche à dissimuler le vrai par intérêt, il n'estime pas ce qu'il trompe, alors que l'ironie, désintéressée, dit faussement le faux car amène tout compte fait au vrai, amène l'ironisé à refaire le chemin des pensés de l'ironiste en sens inverse. C'est un voyage
bénéfique qui mène vers le haut, qui ouvre, contrairement au mensonge qui tire vers le bas.
Extrait: p.64
Le mensonge, exploitant notre tendance naturelle à croire, tendance qu'il dévie à des fins intéressées, est littéralement un "abus" de confiance et une escroquerie... L'ironie, au contraire, assouplit notre créance. L'ironie fait ensemble honneur et crédit à la sagacité divinatoire de son partenaire ; mieux encore! Elle le traite comme le véritable partenaire d'un véritable dialogue ; l'ironiste est de plain-pied avec ses pairs, il rend hommage en eux à la dignité, il leur fait honneur de les croire capables de comprendre.
Ainsi l'ironiste utilise-t-il l'intelligence pour contrer "la sottise, l'égoïsme et la méchanceté", pour contrer les pièges de l'apparence, et ceci par l'intermédiaire du renversement, "l'imprévu et le paradoxe". L'ironie dit l'autre pour dire le même, autre qui est tellement autre qu'il est contraire. L'ironie est un "universio" c'est-à-dire qu'elle s'amuse à tout mettre à l'envers.
3. De la litote
La litote dit le moins pour signifier le plus, elle amoindrit les choses. C'est une forme courante de l'ironie, souvent utilisée par Socrate, qui paraît louer ce qu'il blâme. N'est-ce pas ainsi une forme de clémence, de gentillesse? Cette litote socratique est une litote positive: ironie, elle invite les gens à la réflexion et à la connaissance; elle s'oppose aux amoindrissements destinés à tromper par intérêt: la fort qui se montre faible pour mieux vaincre le faible, le contribuable qui déclare des revenus moindres pour être moins imposé...
Contrairement à l'hypocrite qui se donne un air bon pour masquer sa méchanceté, l'ironiste se donne un air méchant mais est bon.
Comme le renversement, la litote pousse l'ironisé à la réflexion : mis en face de l'amoindrissement énoncé par l'ironiste, il refait le chemin de la pensée de ce dernier pour avoir accès à la totalité de ce qu'il a sous-entendu. L'allusion, la suggestion, voire même le silence de l'ironiste se déploient donc dans l'esprit de l'ironisé pour prendre toute leur dimension: trop de paroles ne sont pas nécessaires, sont parfois signe de faiblesse, et
l'ironie reste souvent laconique et discontinue.
Extrait: p.91-92
On dira que l'ironie n'est pas toujours aussi frugale ; qu'elle se complaît souvent dans les euphémismes et les circonlocutions ; qu'au lieu de prendre des raccourcis et des chemins de traverse elle fait volontiers l'école buissonnière. Ne l'avons-nous pas définie, ici même, comme la voie indirecte? Répondons que la voie indirecte n'est pas toujours la plus longue et que le détour est encore une forme de la litote. D'ailleurs vitesse n'est pas
concision. Si l'universio multiplie parfois les détails inutiles, c'est pour égarer ; elle renonce à épeler les idées mot pour mot et syllabe pour syllabe, car elle sait qu'à un morceau de phrase ne correspond pas littéralement un morceau de pensée ; le long des sinueuses périphrases, c'est encore l'intuition immédiate qu'elle recherche, la suggestion évasive et sans rapport direct avec le volume du discours.
L'ironie abrège et morcèle, dans sa lutte contre le trop sérieux, elle morcèle les idées reçues, les associations d'idées trop attendues, elle distingue les différents aspects, la pluralité du réel, pour gagner en légèreté, en souffle.
4. Cynisme
Quand il est trop fort, le mal s'autodétruit. L'ironie l'aide dans ce processus en faisant prendre conscience au mal de son mal. Elle prend ici une dimension éducative, éthique, morale, en faisant que "l'erreur se réfute toute seule et travaille, à notre place, à sa propre confusion." On retrouve le principe d'économie sur soi vu plus haut: en ironisant, on s'économise une bataille contre le mal, on le laisse s'anéantir lui-même.
Ce côté moral se retrouve dans le cynisme, ironie extrême, frénétique, forcenée, moralisme déçu, philosophie de la surenchère, du scandale. Le cynique met en valeur son propre scandale, revendique sa méchanceté. Son radicalisme montre en fait une volonté de faire éclater l'injustice, "dans l'espoir que l'injustice s'annulera par elle-même": il combat le mal par le mal, comme une homéopathie. Pour le cynique, tout est perdu, tout est mauvais, et il l'énonce haut et fort. Mais ce pessimisme apparent cache en fait une sorte d'optimisme, car si le cynisme maudit l'état des choses c'est qu'en fait il a de très grands idéaux.
5. Conformisme ironique
Mais le cynique est isolé, seul contre tout et tout le monde. Il s'oppose à l'ironiste conformiste, qui, lui, reste dans la multitude, incognito, fait le convenable, dit être convenable, mais l'ironie nous a appris à nous méfier de l'apparence!
Ainsi Socrate prend-il l'air d'un parfait citoyen, mais il ne faut pas trop le prendre au sérieux: il se fond en fait dans le décor pour mieux confondre son adversaire, fait comme s'il était conformiste pour mieux surprendre, être plus percutant. L'ironiste conformiste épie les conventions par l'intérieur et peut mieux les détruire, "sans quitter le masque de la légalité".
Ce conformiste apparent permet à l'ironie une discrétion qui renforce ses effets. Présente partout où on ne 'attendrait pas forcément, l'ironie combat le scandale et l'hypocrisie en révélant leur duplicité, leur équivoque grâce à son pouvoir de morcellement.
Mais déjouer les apparences, supprimer toute illusion, est-ce vraiment nécessaire ?
III. Des pièges de l'ironie.
1. Confusion
L'ironie est toujours double, tantôt elle raille et s'isole, tantôt elle pousse à la réflexion, plus solitaire ou plus sociable, tragi-comique, elle est à la fois une et autre, antithétique. L'ironiste joue avec le sens des mots, avec fantaisie et imagination, mais à force de confondre le sens figuré au sens propre, le dit au pensé, c'est l'ironiste lui-même qui doit prendre garde à ne pas tout confondre!!
2. Vertige et ennui
Autre piège qu'implique l'ironie : le vertige. A force de compliquer ses pensées et ses dires, à force de feindre, de renverser, l'ironiste peut s'étourdir lui-même. Il mêle le vrai et le faux mais risque de ne plus s'y retrouver, car on finit souvent par ressentir ce que l'on feint! Il faut faire attention à ce que le masque ne devienne pas une seconde nature.
L'ennui quant à lui est dû à la liberté qu'offre l'ironie: on l'a vu plus tôt, l'art d'effleurer ironique pousse continuellement à changer de point d'intérêt. Or une trop grande liberté, tout comme la possibilité "d'aller n'importe où et devenir n'importe quoi" lasse, c'est le spleen des romantiques. "L'ironiste s'étouffe dans sa triste opulence et dans sa vide plénitude, car être tout, c'est n'être plus rien. "Il peut aller partout mais ne
s'attarde ni ne s'attache jamais à rien."
Extrait : p.153
Tel est le premier danger de l'ironie. L'ironiste s'absente de lui-même et se prélasse sur la litière dorée des songes. Multiple et fantasque, il vit d'une existence distraite, hypothétique, volatile, dans laquelle toutes les formes lui glissent entre les doigts. La vie ironique est donc pure négation et relativité: elle flotte entre des réalités particulières sans se poser nulle part, et sa richesse elle-même n'est autre chose que ce refus d'adopter une image de préférence aux autres ; elle joue des tours à ses amis comme à ses ennemis et, à force de trahir tout le monde, elle reste seule, maigre et désabusée, parmi ses lubies.
3. Probabilisme
L'ironie en plus d'être néfaste pour l'ironiste, sujet, l'est aussi pour son objet. Le probabilisme de l'ironie vient du fait qu'elle est "désabusée": elle ne prend rien comme tel, comme vrai, comme valable. Elle morcèle les choses avec hostilité, s'en détache et par là s'en désintéresse, on considère la vie avec indifférence, on n'ose plus, on n'agit plus, on vit dans un monde qui n'a plus d'unité et qu'on a rendu insignifiant.
Extrait : p159
Doublement périlleuse pour le sujet, qu'elle expose soit au vertige du spleen, soit à toutes sortes de complicités clandestines avec le scandale, l'ironie représente aussi pour l'objet un double péril: l'un s'appelle probabilisme, l'autre atomisme. D'un côté, elle met en pièce les totalités sérieuses du sentiment et du discours ; d'autre part, elle volatilise tous les problèmes, au lieu de les résoudre ; elle décide, par exemple, que le mal, la
mort et la douleur n'existent pas ; elle est donc plus indifférente que vraiment courageuse.
4. L'ironie humoresque
Mais malgré ces pièges, l'ironie reste positive. En nous gardant lucides face au ridicule de la vie et aux détails équivoques qui rendent les totalités incohérentes, elle régule notre tendance à prendre des habitudes, et régule nos sentiments pour qu'ils ne nous submergent pas. La pudeur a ceci de commun avec l'ironie humoresque qu'elle pousse à la réflexion avant l'action, pour agir en finesse, sans précipitation. Pudeur et ironie sont économes. Elles nous préservent. De même, elles nous guident vers un plus grand respect, une humilité, un état de gratitude..
L'ironie qui garde un grand fond de sérieux est cette ironie humoresque, humour qui ouvre l'ironie aux autres car elle compatit naïvement avec son objet, et par là gagne en finesse par rapport à l'ironie purement dénonciatrice: elle utilise les apparences des apparences, se met encore plus en abîme, et son but n'est jamais de railler.
5. Jeux de l'amour et de l'humour.
L'ironie met les illusions à mort en remettant tout en question. Mais ceci n'est pas négatif : ce que l'ironie défait, le respect le rétablit. Les imperfections dévoilées par l'ironie sont tolérées par un plus grand respect.
Extrait : p.181
L'ironie, détruisant l'enveloppe extérieure des institutions, nous exerce à ne respecter que l'essentiel ; elle simplifie, dénude, et distille ; épreuve purifiante en vue d'un absolu jamais atteint, l'ironie fait semblant afin de ruiner les faux-semblants ; elle est une force exigeante et qui nous oblige à expérimenter tout à tour toutes les formes de l'irrespect, à proférer toutes les insolences, à parcourir le circuit complet des blasphèmes, à concentrer toujours d'avantage l'essentialité de l'essence et la spiritualité de l'esprit.L'ironie, en somme, sauve ce qui peut être sauvé.
Pour conclure, on peut dire que l'ironie défait les choses par idéal. C'est par envie d'un monde juste qu'elle
critique, c'est par amour qu'elle respecte et tolère ce qu'elle a dénoncé.
Conclusion : synthèse
L'ironie laisse l'âme respirer, la rend plus légère en la libérant du sérieux. Elle libère l'ironiste de son orgueil et lui économise les surprises et désillusions en jouant avec le réel. Elle renverse ce réel pour mieux le mettre en valeur tel qu'il est : ridicule, trop sérieux. Elle aide son destinataire et le considère comme son égal. Et malgré les pièges que les renversements étourdissants et le réalisme exacerbé comportent, l'ironie reste la preuve
d'une innocence idéaliste, d'un amour et d'un humour qui veulent croire que tout n'est pas perdu..
RL.
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09 mai 2007 dans Culture Generale, Livres, Réflexion | Lien permanent | Commentaires (2)
La période aidant, je lis beaucoup plus que de coutume ces temps-ci.. Et en fouillant dans ma bibliothèque, je ressors des vieilles choses que je n'ai pas consulté depuis bien trop d'années, peut-etre depuis le lycée..
Et c'est un tort, on en oublie que certains textes touchent parfois le ciel mieux que la prière d'un croyant.. Un exemple, je feuillette mon vieil exemplaire des Fleurs du Mal de Baudelaire, un peu jauni, et je relis avec délectation le Voyage à Cythère:
Mon coeur, comme un oiseau, voltigeait tout joyeux
Et planait librement à l'entour des cordages
Le navire roulait sous un ciel sans nuages
Comme un ange enivré d'un soleil radieux...
Quelle est cette île triste et noire? C'est Cythère,
Nous dit-on, un pays fameux dans les chansons
Eldorado banal de tous les vieux garçons.
Regardez, après tout, c'est une pauvre terre.
Ile des doux secrets et des fêtes du coeur!
De l'antique Vénus le superbe fantôme
Au-dessus de tes mers plane comme un arôme
Et charge les esprits d'amour et de langueur.
Belle île aux myrtes verts, pleine de fleurs écloses,
Vénérée à jamais par toute nation,
Où les soupirs des coeurs en adoration
Roulent comme l'encens sur un jardin de roses
Ou le roucoulement éternel d'un ramier!
Cythère n'était plus qu'un terrain des plus maigres,
Un désert rocailleux troublé par des cris aigres.
J'entrevoyais pourtant un objet singulier!
Ce n'était pas un temple aux ombres bocagères,
Où la jeune prêtresse, amoureuse des fleurs,
Allait, le corps brûlé de secrètes chaleurs,
Entre-bâillant sa robe aux brises passagères;
Mais voilà qu'en rasant la côte d'assez près
Pour troubler les oiseaux avec nos voiles blanches,
Nous vîmes que c'était un gibet à trois branches,
Du ciel se détachant en noir, comme un cyprès.
De féroces oiseaux perchés sur leur pâture
Détruisaient avec rage un pendu déjà mûr,
Chacun plantant, comme un outil, son bec impur
Dans tous les coins saignants de cette pourriture;
Les yeux étaient deux trous, et du ventre effondré
Les intestins pesants lui coulaient sur les cuisses,
Et ses bourreaux, gorgés de hideuses délices,
L'avaient à coups de bec absolument châtré.
Sous les pieds, un troupeau de jaloux quadrupèdes,
Le museau relevé, tournoyait et rôdait;
Une plus grande bête au milieu s'agitait
Comme un exécuteur entouré de ses aides.
Habitant de Cythère, enfant d'un ciel si beau,
Silencieusement tu souffrais ces insultes
En expiation de tes infâmes cultes
Et des péchés qui t'ont interdit le tombeau.
Ridicule pendu, tes douleurs sont les miennes!
Je sentis, à l'aspect de tes membres flottants,
Comme un vomissement, remonter vers mes dents
Le long fleuve de fiel des douleurs anciennes;
Devant toi, pauvre diable au souvenir si cher,
J'ai senti tous les becs et toutes les mâchoires
Des corbeaux lancinants et des panthères noires
Qui jadis aimaient tant à triturer ma chair.
Le ciel était charmant, la mer était unie;
Pour moi tout était noir et sanglant désormais,
Hélas! et j'avais, comme en un suaire épais,
Le coeur enseveli dans cette allégorie.
Dans ton île, ô Vénus! je n'ai trouvé debout
Qu'un gibet symbolique où pendait mon image...
Ah! Seigneur! donnez-moi la force et le courage
De contempler mon coeur et mon corps sans dégoût!
Charles Baudelaire
Mélodie, psalmodie.. Cela chante littéralement sous la langue.. Et certains passages nous parlent tellement de nous-memes, de nos névroses.. Dommage que le gout de la poésie se perde avec le temps..
RL.
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29 avril 2007 dans Culture Generale, Livres, Réflexion | Lien permanent | Commentaires (1)
Si tu peux voir détruit l'ouvrage de ta vie
Et sans dire un seul mot te mettre à rebâtir,
Ou, perdre d'un seul coup le gain de cent parties
Sans un geste et sans un soupir;
Si tu peux être amant sans être fou d'amour,
Si tu peux être fort sans cesser d'être tendre
Et, te sentant haï sans haïr à ton tour,
Pourtant lutter et te défendre;
Si tu peux supporter d'entendre tes paroles
Travesties par des gueux pour exciter des sots,
Et d'entendre mentir sur toi leur bouche folle,
Sans mentir toi-même d'un seul mot;
Si tu peux rester digne en étant populaire,
Si tu peux rester peuple en conseillant les rois
Et si tu peux aimer tous tes amis en frère
Sans qu'aucun d'eux soit tout pour toi;
Si tu sais méditer, observer et connaître
Sans jamais devenir sceptique ou destructeur;
Rêver, mais sans laisser ton rêve être ton maître,
Penser sans n'être qu'un penseur;
Si tu peux être dur sans jamais être en rage,
Si tu peux être brave et jamais imprudent,
Si tu sais être bon, si tu sais être sage
Sans être moral ni pédant;
Si tu peux rencontrer Triomphe après Défaite
Et recevoir ces deux menteurs d'un même front,
Si tu peux conserver ton courage et ta tête
Quand tous les autres les perdront,
Alors, les Rois, les Dieux, la Chance et la Victoire
Seront à tout jamais tes esclaves soumis
Et, ce qui vaut mieux que les Rois et la Gloire,
Tu seras un Homme, mon fils
Rudyard Kipling
Parce que les plus belles choses à apprendre sont souvent les plus difficiles à appliquer..
09 mars 2007 dans Culture Generale | Lien permanent | Commentaires (2)
C’est une jeune mère qui sourit au peintre. Passée au crible du scanner laser 3D par 11 chercheurs americains, la Joconde a livré quelques secrets: la plus importante étude jamais réalisée sur le célèbre tableau révèle que Mona Lisa porte une robe de femme enceinte ou venant d’accoucher et que Léonard de Vinci l’avait d’abord représentée avec un chignon et un bonnet.. !!!
Les chercheurs ont dévoilé mardi dernier les conclusions de l’étude scientifique menée conjointement avec le Conseil de recherche et de restauration des musées de France (CRMF)..
C'est en octobre 2004, à la demande du CRMF, que des chercheurs americains s’étaient rendus à Paris afin de numériser la Joconde à l’aide du scanner laser 3D, pour obtenir des images tridimensionnelles à haute définition de l’ensemble de l’oeuvre..
Première découverte: Léonard de Vinci avait peint Mona Lisa avec les cheveux retenus en un chignon recouvert d’un bonnet avant de changer d’idée et de la représenter les cheveux libres..
Mona Lisa était la jeune épouse d’un marchand de soie de Florence, or ce sont les jeunes filles célibataires ou celles de moeurs légères qui portaient généralement les cheveux libres..
L’autre découverte concerne les vêtements de la jeune femme: elle porte un voile de gaze, par-dessus sa robe modeste, qui s’attache à l’encolure du corsage.. "C’est une robe typique que portaient au début du XVIe siècle les femmes enceintes ou qui venaient d’accoucher", ont precisé les americains... "Le tableau a été fait pour commémorer la naissance du deuxième fils de Mona Lisa, qui sourit légèrement. Il est une quintessence du travail de Léonard de Vinci qui voulait représenter la vie"..
Le maître aimait tellement ce tableau qu’il ne s’en est jamais separé..
C’est à sa mort, en France, que François 1er l’a acquis.
Plus de sept millions de visiteurs viennent annuellement admirer le chef d’oeuvre de Vinci, le point de mire du Louvre à Paris.. Des dizaines de millions de gens (dont moi) ont été completement fascinés par cet etrange sourire doux et serein, et ce regard bienveillant, apaisant.. Comme si elle etait fatiguée.
Et pourtant, personne n'a songé jusqu'à aujourd'hui à ce qui parait tellement logique quand on y pense: elle etait enceinte..
Extraordinaire.. :-)
RL.
30 septembre 2006 dans Culture Generale | Lien permanent | Commentaires (1)